Contexte
Le territoire de la Côte chalonnaise et du Grand Chalon est marqué par une relation singulière à l’eau. L’eau n’est pas seulement un élément du paysage : elle est une présence quotidienne, un souvenir partagé, un facteur de vulnérabilité mais aussi un lien entre les habitants, les sols, les coteaux et les vallées. La Côte chalonnaise est un territoire de pentes, de vallons encaissés, de sols viticoles travaillés, de chemins creux et de zones urbanisées en fond de vallée, une configuration qui favorise les phénomènes de ruissellement intense lors d’orages estivaux ou d’épisodes pluvieux courts mais violents. Les communes connaissent régulièrement des coulées de boue issues des parcelles viticoles, des ruissellements rapides sur les chemins et routes, des débordements de fossés, des accumulations d’eau dans les zones urbanisées, des saturations ponctuelles des réseaux d’eaux pluviales et des dépôts de matériaux dans les villages. Ces phénomènes, parfois spectaculaires, parfois discrets, laissent des traces dans les mémoires locales et rappellent que le risque inondation ne se limite pas aux débordements de rivière : il se joue aussi dans les pentes, les sols, les pratiques agricoles, l’urbanisation et les usages du territoire.
À cette vulnérabilité liée au ruissellement s’ajoute celle, tout aussi structurante, du débordement de la Saône. Fleuve large et puissant, la Saône façonne depuis toujours la vie des communes riveraines du Grand Chalon. Ses crues, lentes ou soudaines, rappellent que l’eau peut monter sans bruit mais avec une force irrésistible, inondant des quartiers entiers, coupant des routes, envahissant des caves, perturbant les activités économiques et transformant les paysages. Les habitants se souviennent des grandes crues, de celles qui ont marqué les années 1980, 2001 ou 2018, des repères gravés sur les murs, des digues surveillées, des chemins disparaissant sous l’eau. Le débordement de la Saône n’est jamais un phénomène isolé : il interagit avec les ruissellements venus des coteaux, avec les nappes, avec les zones humides qui jouent un rôle d’amortisseur. Le territoire vit ainsi une double vulnérabilité, entre l’eau qui descend et l’eau qui remonte, une dynamique complexe que le changement climatique vient encore renforcer. Les projections pour la Bourgogne-Franche-Comté annoncent en effet des épisodes pluvieux plus intenses, des sols plus secs puis soudain saturés, des ruissellements plus rapides, des phénomènes d’érosion accentués et des crues plus fréquentes ou plus hautes dans les petits bassins versants comme dans le lit de la Saône.
Dans ce contexte, la mémoire des habitants constitue un outil précieux. Ils savent où l’eau passe, où elle s’accumule, où elle déborde, où elle surprend. Ils se souviennent des orages, des coulées de boue, des chemins transformés en torrents, des caves inondées, des solidarités improvisées, des crues lentes qui montent jour après jour. Cette mémoire locale, fine et sensible circule oralement, se transforme, s’efface parfois au fil des générations.
Le territoire est engagé dans des démarches techniques structurantes — P.A.P.I, gestion des eaux pluviales, désimperméabilisation, restauration de zones humides, travaux sur les réseaux, diagnostics de vulnérabilité, actions de prévention — qui sont indispensables et gagnent en efficacité lorsqu’elles sont comprises, appropriées et relayées par les habitants.
L’art peut jouer un rôle déterminant dans cette appropriation : il rend visibles les enjeux hydrologiques, crée un langage commun entre techniciens et habitants, sensibilise sans culpabiliser, touche des publics éloignés des discours institutionnels et renforce la résilience collective.
LES PIEDS DANS L’EAU
Présentation du projet
Les pieds dans l’eau est un projet théâtral profondément ancré dans le territoire du Grand Chalon. Il explore la relation intime, ambivalente et souvent silencieuse que les habitants entretiennent avec l’eau : la mémoire des crues, les ruissellements soudains, les inquiétudes diffuses, les gestes de prévention, mais aussi l’apaisement, la beauté et la présence quotidienne de l’eau dans les paysages. Ce projet repose sur une immersion prolongée dans les six bassins de vie du territoire, où l’équipe artistique mènera une collecte sensible de témoignages, de sons, d’images et de traces du paysage. Ces matériaux nourriront l’écriture et la dramaturgie d’un spectacle tout-terrain, léger, accessible, conçu pour être joué aussi bien en intérieur qu’en extérieur, au plus près des habitants. L’ambition est de créer un spectacle qui croise art et science, poésie et hydrologie, mémoire intime et enjeux collectifs, afin de contribuer à une culture du risque plus sensible, plus incarnée et plus partagée.
Le spectacle Les pieds dans l’eau ne cherche pas à simplifier les phénomènes hydrologiques, mais à les rendre perceptibles ; il ne remplace pas les outils techniques, il les complète ; il ne dramatise pas, il contextualise ; il ne moralise pas, il relie. En donnant à entendre les voix du territoire, en faisant résonner les paysages sonores, en mettant en scène les gestes, les souvenirs et les inquiétudes, Les pieds dans l’eau propose une écologie sensible, humble et collective, qui reconnaît la vulnérabilité comme un point de départ et non comme une fatalité, et qui invite à prendre soin du territoire par attachement plutôt que par injonction. Les pieds dans l’eau s’inscrit pleinement dans les enjeux contemporains liés à l’adaptation au changement climatique, à la gestion de l’eau et à la prévention des risques naturels.
Note d’intention artistique
Dans certains territoires, l’eau n’est jamais tout à fait absente. Elle traverse les fossés, les jardins, les rues. Elle apaise, elle déborde, elle inquiète. Elle façonne les paysages autant que les existences. C’est de cette présence diffuse, mémorielle, parfois douloureuse, que naîtra Les pieds dans l’eau. Le spectacle sera porté par le regard d’un enfant, une figure à la fois naïve et lucide, capable de poser les questions que les adultes n’osent plus formuler. À travers ses yeux, le public découvrira un territoire où l’eau raconte des histoires, où les habitants se souviennent, où les gestes se transmettent, où les contradictions apparaissent entre ce que l’on sait et ce que l’on fait.
La mise en scène s’appuiera sur une écriture issue du territoire, nourrie des voix recueillies, des paysages sonores enregistrés, des traces et des objets trouvés au gré des rencontres et dans les collections de la compagnie. La scénographie sera volontairement légère et modulable afin de pouvoir s’adapter à des lieux très différents. La création sonore, construite à partir des collectes locales, jouera un rôle central : elle constituera un espace, une mémoire, un personnage à part entière. L’esthétique générale s’inspirera du mouvement de l’eau : fluide, organique, changeante, capable de se déposer, de disparaître, de revenir. Le spectacle n’a pas vocation à être seulement documentaire ou pédagogique ; il ouvrira un espace sensible où l’on pourra écouter, ressentir, imaginer, comprendre autrement.
Démarche territoriale
La démarche territoriale est au cœur du projet. L’équipe artistique mènera une immersion dans les six bassins de vie du Grand Chalon afin de rencontrer les habitants, les techniciens, les hydrologues, les viticulteurs, les agriculteurs, les élus et toutes les personnes ressources liées au risque inondation et au ruissellement. Ces rencontres permettront de comprendre les réalités hydrologiques du territoire, mais aussi les émotions, les habitudes, les peurs, les solidarités et les mémoires qui s’y rattachent. La collecte sonore — témoignages, bruits de ruissellement, ambiances après la pluie, silences — constituera la matière première du spectacle. Elle sera complétée par une collecte visuelle et poétique : photographies, objets trouvés, fragments de récits, micro-poèmes inspirés par les lieux.
Cette démarche vise à documenter la mémoire hydrologique du territoire, à valoriser les savoirs locaux, à créer un patrimoine sensible partagé et à renforcer la culture du risque par l’écoute et la création. Le spectacle qui en émergera ne parlera pas que “du” territoire, mais “avec” lui.
Le spectacle
Le spectacle racontera la traversée d’un enfant dans un territoire façonné par l’eau. Il écoute les récits des habitants, observe les gestes, interroge les contradictions, et se laisse traverser par les paysages sonores et les mémoires hydrologiques. À travers lui, le public découvre une polyphonie de voix, de sons, de paysages intérieurs et extérieurs. La forme, volontairement légère et itinérante, est pensée pour être jouée dans des lieux très variés : salles polyvalentes, médiathèques, cours d’école, places de village, granges, bords de rivière ou espaces publics. Cette mobilité fera partie intégrante de la dramaturgie : le spectacle doit pouvoir s’installer là où les habitants vivent, là où l’eau circule, là où les récits prennent sens.
La scénographie, à base d’une grande collection d’objets, sera manipulée à vue. La création sonore, immersive, nourrie des collectes locales, constituera un paysage sensible en constante transformation. L’ensemble de la forme s’inspirera du cycle de l’eau : fluidité, mouvement, superposition, disparition, retour.
Objectifs artistiques, territoriaux et citoyens
Le projet poursuit plusieurs objectifs complémentaires. Sur le plan artistique, il s’agit de créer une œuvre ancrée dans le réel, nourrie par les voix du territoire, et capable de faire dialoguer poésie, témoignages et savoirs scientifiques. Sur le plan territorial, le projet vise à documenter la mémoire hydrologique du Grand Chalon, à valoriser les récits d’habitants, à créer une mémoire sonore partagée et à renforcer le lien entre les habitants et leur environnement. Sur le plan citoyen enfin, Les pieds dans l’eau souhaite contribuer à une meilleure compréhension du risque inondation et du ruissellement, encourager une appropriation collective des enjeux hydrologiques, transformer la vulnérabilité en solidarité et nourrir une conscience écologique sensible et incarnée.
L’écologie ne se transmet pas uniquement par des rapports, des cartes ou des diagnostics. Elle se transmet aussi par l’émotion, l’écoute, la mémoire, l’imaginaire. Ce spectacle propose une approche complémentaire aux outils institutionnels : il donne à entendre les voix du territoire, les récits de crues, les gestes de prévention, les inquiétudes, mais aussi les attachements, les paysages aimés, les transformations vécues. En recueillant ces récits, nous créerons un espace où l’écologie devient une expérience sensible, partagée, incarnée. Loin d’un discours culpabilisant, le projet invite à comprendre, à ressentir, à se relier.
L’un des enjeux majeurs du projet est de contribuer à une culture du risque partagée. En donnant la parole aux habitants, en valorisant les savoirs locaux, en rendant audibles la mémoire et les savoir scientifiques, le spectacle participe à une meilleure compréhension des phénomènes hydrologiques. Il encourage une appropriation collective des enjeux, indispensable pour développer des comportements adaptés et renforcer la résilience du territoire.
Méthodologie et calendrier
Le projet se déploie en plusieurs étapes.
– Fin 2026 – début 2027 : l’équipe artistique mènera une immersion dans les bassins de vie, avec repérages, rencontres, entretiens enregistrés, captations sonores et photographiques, collecte d’objets et de traces du territoire. Cette phase constitue le socle documentaire et sensible du projet et permettra de démarrer la documentation et dramaturgie théâtrale.
– Printemps – automne 2027 : les résidences de création permettront d’écrire le texte, de composer la création sonore, de développer la scénographie, d’explorer la matière collectée avec les comédien·nes et de structurer la dramaturgie.
– Hiver 2027 – printemps 2028 : les répétitions et filages aboutiront à la création du spectacle.
– Printemps – automne 2028 : une diffusion territoriale de 6 représentations minimum permettra au spectacle d’aller à la rencontre des habitants, dans des lieux variés, en intérieur comme en extérieur.
Pour mettre en œuvre ce projet du temps de travail hors temps de présence dans le Grand Chalon sera nécessaire.
Équipe artistique :
Camille Perreau : direction artistique, art plastique, mise en scène
Marc-Antoine Granier : interview et création sonores
Andrzej Zydler : construction décor
Sarah Douhaire : dramaturgie jeu de plateau et spectacle, assistante à la mise en scène
Christophe Gravouil : écriture / mise en mots du spectacle
Comédien ou comédienne en cours de recherche (en fonction de l’écriture de la pièce)
Régisseur-euse pour la tournée en cours de recherche
Marion Pancrazi : administratrice de production
